Dans le tunnel, un comptage pas comme les autres
Lampes frontales allumées, pas mesurés, voix basses. Dans le tunnel de Burdignes, l’ambiance est particulière. Ici, pas de trains depuis les années 80, mais une autre forme de vie, invisible au premier regard : celle des chiroptères, plus connus sous le nom – impropre – de chauves-souris.
« Chiroptère, ça veut dire qui vole avec ses mains », précise Christian Prat, chiroptérologue. En France, on compte 35 espèces différentes, dont environ 25 présentes dans le département de la Loire. Des animaux discrets, protégés par la loi, et pourtant encore largement méconnus.
Pourquoi compter les chauves-souris en hiver ?
Insectivores, les chiroptères n’ont rien à se mettre sous la dent durant la saison froide. Deux solutions s’offrent alors aux animaux sauvages : migrer ou hiberner. Les chauves-souris de nos régions ont choisi la seconde option.
« Elles hibernent dans des lieux souterrains où il ne gèle pas : grottes, caves, anciennes mines ou tunnels ferroviaires », explique Christian Prat. C’est précisément durant cette période que les naturalistes interviennent, avec un protocole très strict.
Objectif : compter les individus observables dans ces sites-refuges afin de suivre, année après année, l’évolution des populations. « On ne voit qu’un échantillon, mais répéter ces comptages permet de dégager des tendances fiables, à l’échelle locale, régionale, nationale et même européenne. »
Une méthode minutieuse et respectueuse
Dans le tunnel, chacun a son rôle. Certains inspectent la paroi droite, d’autres la gauche ou la voûte. Les lampes balaient lentement les fissures, les anfractuosités, les interstices entre les pierres. Certaines espèces, comme les barbastelles ou les pipistrelles, sont parfois simplement plaquées contre la paroi.
« Tout est fait pour limiter le dérangement : pas de flash, éclairage bref, silence total », insiste le chiroptérologue. Les observations sont notées sur un carnet : espèces identifiées, nombre d’individus, localisation. Le bilan se fait à la sortie du tunnel.
Le Pilat, territoire clé pour les chiroptères
Si ces tunnels ligériens sont si importants, c’est en grande partie à cause de la géographie du département. Monts du Forez, monts du Lyonnais, monts de la Madeleine, Pilat… Autant de reliefs traversés autrefois par des voies ferrées aujourd’hui désaffectées.
« Dans certains tunnels, on trouve des populations très importantes », souligne Christian Prat. Le tunnel du col du Tracol, notamment, est considéré comme un site à enjeu majeur.
Mais ces refuges sont parfois menacés. « Des projets de voies vertes envisagent de réutiliser ces tunnels. Or, faire passer du public dans un site d’hibernation, c’est condamner les colonies. On ne serait plus en accord avec les lois de protection de la nature. »
Une passion née sous terre
Avant de devenir chiroptérologue, Christian Prat était spéléologue. « En explorant des cavités, je voyais ces animaux accrochés aux parois. J’ai commencé à m’y intéresser, puis à me former. » De fil en aiguille, la passion est devenue expertise, puis engagement.
Aujourd’hui, ces comptages sont bien plus qu’un simple inventaire. Ils sont un outil essentiel pour mesurer la biodiversité, alerter sur les menaces et défendre des sites naturels uniques.
Discrètes, nocturnes, protégées, les chauves-souris jouent un rôle fondamental dans l’équilibre des écosystèmes. Et dans l’ombre des tunnels du Pilat, certains veillent à ce qu’elles puissent continuer à y dormir en paix.
AC








